- La situation
- Le dispositif
- Les ressources
- L'ÉvÉnement
- Contact
COMPRENDRE L'EMBALLEMENT MÉDIATIQUE
La catastrophe orchestrée rituellement par les médias engendre une fascination chez le public, par le dévoilement de la vérité qu’elle produit(1). L’engouement des médias pour les événements — qu’il s’agisse d’une catastrophe naturelle, d’un attentat ou encore d’une simple menace — correspond à une demande parfois malsaine, de la part des spectateurs, une attente qui dépasse le besoin d’être informé. Et les reportages chocs de répondre à de cette faiblesse. C’est bien la menace qui maintient le spectateur à l’écoute.
Au-delà d’une critique de la société du spectacle (2) et des théories conspirationnistes chomskyennes (3), se tisse une interdépendance entre le public et les médias et que ce lien, c’est l’angoisse. Abrutis par le déballage d’effets spéciaux hollywoodiens, nous nous attendons au pire devant nos écrans télévisés. Rien ne peut désormais advenir qui n’ait déjà été annoncé par un blockbuster américain. La rigueur objective du journaliste s’en trouve ébranlée et le spectateur oscille entre croire et ne pas croire. Les images sont là, elles disent que « ça a été » (4), mais elles peuvent tout aussi bien être truquées. Laissant la part belle à l’interprétation, la frontière entre réalité et fiction est devenue floue. L’information ne doit plus être vraie mais importante. Pour gonfler cette importance, la répétition des mêmes images, les titres chocs, les témoignages alarmants, les journaux télévisés tombent dans la surenchère. Offrant un rituel quotidien à leurs spectateurs, la télévision est bien plus concernée que la presse écrite qui bénéficie d’une distance et d’un temps autres par rapport à l’événement. Ce rituel du journal télévisé fait du spectateur un membre de la communauté, de l’auditoire. Il se sent ainsi solidaire des autres spectateurs par la médiation de son écran (5).
C’est en soulevant des émotions vives que se noue cette solidarité intramédiatique.
Si les interprétations, réactions et émotions sont sensiblement les mêmes face aux images, c’est qu’elles sont conscrites dans un cadre créé par le format du journal lui-même. Ce cadre de référence, ce sont les métaphores utilisées par le journaliste, un générique qui fait peur, la répétition d’une même image choc… De plus en plus, le journaliste oubliant son objectivité devient « à la fois propagateur et victime de l’emballement » (6). Le cadre de référence définit le champ d’intervention des réactions des spectateurs. Qu’ils participent passivement à l’engouement médiatique ou qu’ils s’en indignent, ils restent dans ce cadre qui implique un angle d’approche. « En parler pour le contrer, c’est le relayer. Critiquer, c’est promouvoir. Injurier, c’est encenser » (6).
(1) De combien de catastrophes l’humanité a-t-elle besoin?, Peter Sloterdjik
(2) La société du spectacle, Guy Debord
(3) Manufacturing Consent, Noam Chomsky
(4) La chambre claire, Roland Barthes
(5) Le pouvoir des médias, mythes et réalités, Grégory Derville
(6) Le cauchemar médiatique, Daniel Schneidermann
De gauche à droite et de haut en bas :
- Discours de Noam Chomsky sur la concision dans les medias américains...
- Méduse, 1598-9 Caravage
- Décryptage du générique journal tv tf1
- The War of the Worlds, Orson Wells, 1898, roman-canular
- Message à caractère informatif : l'abri anti-nucléaire.
- Générique journal tv tf1
- Le cauchemar médiatique, Daniel Schneiderman
- extrait d'arrêt sur images, sur la manipulation des informations
- le cri, 1893, Edward Much
DES CASQUES POUR UNE CACOPHONIE
ABSORBER//CHAMBRE ANÉCHOIQUE//BRUIT BLANC//ENVIRONNEMENT ENVELOPPANT//FEUTRE
Mieux qu'un espace ou une surface d'interaction, le casque s'est imposé comme cet objet ambigu qui fait signe en même temps qu'il protège.
Le casque joue sur les contraires. Sa mousse blanche protège du bruit extérieur. Ses hauts-parleurs noirs placés au niveau des oreilles sont orientés vers l'extérieur, le casque émet donc du bruit tout en s'en protégeant.
Il peut être développé dans différents contextes.
- Une galerie ou tout autre espace fermé peut accueillir une forêt de casques.
Les fils délimitent un terrain aux qualités spatiales que le visiteur est amené à parcourir. Dans cet espace fermé, le casque reste silencieux lorsqu'il n'est pas porté ; ce n'est que lorsqu'un visiteur s'en empare pour le porter que l'enregistrement sonore se met en route. Il y a alors deux enregistrements, le premier émet une nuisance à l'extérieur, c'est une accumulation crescendo de catastrophes commentées par les médias : les deuxième est un enregistrement à l'intérieur du casque, il est plus lent, plus introspectif (discours, essai philosophique, analyse scientifique...). Ces deux enregistrements se superposent dans l'expérience du visiteur : sans casque, il est agressé par le son émis par les autres casques, mais lorsqu'il en porte un, il entre dans un état plus réflexif. Le visiteur, curieux d'écouter l'enregistrement "intérieur" conserve le casque quelques minutes. L'enregistrement intérieur ne donne pas de leçon quant à la bonne attitude à adopter face à l'emballement médiatique, il permet une prise de distance et une sortie hors du cadre de référence que constituent les médias. Le malaise produit par la superposition de ces deux enregistrements fait partie de l'expérience du visiteur et peut le conduire à une prise de conscience qui l'amènera ou non à une prise de décision mais le fera sans doute réfléchir.
- Un flasmob.
La version du casque développée dans un événement du type flashmob a une valeur plus utopique. Les casques sont alors libérés de leurs fils et les personnes participant au flashmob peuvent déambuler librement. Il constitue en eux-mêmes une agression. Ils sont émetteurs d'une nuisance sonore et leur nombre croissant augmente l'effet cacophonique. Il n'est alors pas nécessaire d'avoir un second enregistrement intérieur pour cette version du casque. Porter le casque est alors une action et non une proposition pour une expérience nouvelle.
NUAGE CACOPHONIQUE SUR LA PLACE DES ARTS
Depuis hier, les passants de la rue Sainte Catherine ont pu voir une curieuse installation sur l'esplanade de la place des arts. Avec ses fils, ses casques (!) et ses écrans de télévision, elle crée un appel sonore et visuel. Notre envoyé spécial sur le Festival du Nouveau Cinéma qui se tient du 9 au 20 octobre nous livre son expérience.
"Il est quatre heure, la foule passante de la rue sainte-catherine commence à grossir mais ce n'est pas encore l'heure de pointe. Sur la place des arts, faite de fils, de casques et d'écrans de télévision, l'installation intrigue mais je ne vois personne ayant tenté une incursion dans sa structure filandreuse.
Interpelé et trop curieux, je m'y risque et déambule à travers cette forêt de casques suspendus. Des casques en mousse blanche, un cocon auditif et cérébral qui se balance lorsque je les frôle. Deux appendices noirs leur sortent des oreilles comme des écouteurs qu'on aurait retourné. Voyant que personne n'est encore venu me chercher pour m'interdire l'accès à cet espace, je comprends qu'il est fait pour la déambulation et non la contemplation. Je profite de cette exclusivité et prolonge l'expérience de ce nouveau territoire tandis que quelques passants me regardent encore à travers le filtre des lianes retenant les casques ne sachant s'ils peuvent eux aussi y pénétrer.
Les écrans de télévision projettent des images que je reconnais être celles d'un télé-journal. Les images créent un patchwork vivant et s'enchaînent dans un zapping frénétique.
Je me saisis d'un casque et l'enfile. Au moment où je le porte sur ma tête, s'enclenche un mécanisme et le casque se met à émettre du bruit, un bruit agressif , ce sont les fameuses oreilles noires, ces hauts-parleurs qui émettent ce son. Lorsqu'il est posé sur ma tête, le casque recouvre entièrement mes oreilles et le son se fait lointain. Je n'ai pas le temps de faire un pas que s'enclenche un enregistrement à l'intérieur du casque. Je l'écoute. C'est un discours de Noam Chomsky sur la concision dans les medias américains. Grâce au fil extensible, j'ai droit à une marge de manoeuvre de quelques pas tout en gardant le casque sur ma tête. Écouter ce discours tout en regardant les images de télé-journal sur les écrans met une distance celles-ci comme à distance. Elles ne sont plus un objet mais un fond.
Lorsque je me retourne, je vois de nouveaux visiteurs qui s'aventurent dans l'espace. Certains s'amusent à slalomer entre les casques, pendant que d'autres viennent voir les écrans ou essayer eux aussi les casques. Nous formons à présent une foule de zombie aux casques blancs interconnectés par un réseau tortueux de fils. J'entends comme un bourdonnement. Lorsque Noam Chomsky a terminé son discours, je retire mon casque et suis alors saisi par cette cacophonie ambiante. Chacun des casques portés par les visiteurs émet un son. Si je m'approche de l'un deux, je reconnais un enchaînement de nouvelles en anglais, français et, serait-ce de l'italien? Ici, ce n'est que de l'anglais. Là, ce n'est qu'une succession cacophonique de générique de téléjournal. Je comprends que c'est un de ces sons qu'a émis mon casque au moment où j'ai voulu le mettre. Sans le savoir, j'ai moi aussi participé à cette cacophonie.
L'espace est intéressant avec ses fils qui brouillent sa limite et ses casques qui le ponctuent. On ne sait pas si on est à l'intérieur ou à l'extérieur. Il y aussi cet intérieur et extérieur du casque qui implique un double rôle au participant : acteur et spectateur ou devrais-je plutôt dire victime de la cacophonie.
Je suis repassé plus tard dans la soirée et l’espace était plus rempli. Les sons produisaient un bourdonnement que l’on pouvait même déceler depuis l’autre côté de la rue.
Je vous invite à faire votre propre expérience de l’installation. Elle restera sur la place des arts jusqu’au 13 octobre, après quoi elle sera démontée pour être présentée à Londres.
Catastrophe
réalisé par Claire Costa


















